Moussa Diaw : « Si Macky Sall perd les législatives... »

A l'approche des élections législatives de juillet 2022, la tension politique monte entre Benno Bokk Yakaar, la coalition au pouvoir et Yewwi Askan Wi, celle de l’opposition, qui se disputent la majorité représentative à l’Assemblée nationale. Le professeur Moussa Diaw, enseignant-chercheur en science politique à l'UGB, nous explique les enjeux de cette deuxième législature sous l’ère Macky Sall.

A quelques jours des élections législatives de juillet 2022, quels sont les enjeux pour les candidats ?

Il y a un enjeu considérable, car les élections législatives concernent le choix des députés par des citoyens à travers un scrutin majoritaire et proportionnel, c’est-à-dire majoritaire au niveau du département et proportionnel au niveau national. Il s’agit d’élire les députés et d’avoir la majorité à l’Assemblée nationale.

Ce qui fait que l’enjeu est important. Pour le pouvoir, il s’agit de conforter sa position et de garder une majorité à l’Assemblée nationale et pour l’opposition d’essayer d’avoir la majorité pour imposer la cohabitation. Le camp qui gagnera ces élections aura une position confortable à la prochaine élection présidentielle. Cela constitue encore une fois un enjeu important de l’évolution politique et du rapport de force national.

Pensez-vous que le parrainage, critiqué par l’opposition, participe à la bonne marche de la démocratie ?

Le parrainage n’est pas mauvais en soi parce qu’il peut permettre aussi d’éliminer certaines candidatures fantaisistes. Mais le parrainage aujourd’hui est très compliqué, car dans les pays de grande démocratie, il se fait au niveau des élus, c’est-à-dire les conseillers municipaux, les députés, les sénateurs, les conseillers généraux.

On exige seulement pour un candidat d’avoir 500 signatures au niveau national. Mais au Sénégal, c’est tout à fait le contraire, les modalités sont compliquées. Ensuite, il y a tout un enjeu politique derrière entre les différents leaders pour récolter un bon nombre de parrainages, ensuite le tirage au sort. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle l’on a éliminé le parrainage pour les élections locales.

En tout cas, ce n’est pas mauvais si c’est bien géré et structuré. Il ne faut pas léser certains candidats, en donnant la chance à tout un chacun de se présenter. Mais aussi, il faut éviter d’avoir beaucoup de listes de candidats pour les élections.

Qui va gagner ce parrainage ?

Le parrainage est fait pour tous candidats, mais il peut y avoir des doublons ou quelques disfonctionnements dans la collecte, etc. Il n’est pas encore rodé comme système et cela demande des améliorations, d’autant plus que c’est le pouvoir qui gère le parrainage.

Il vaudrait mieux le démocratiser et apporter beaucoup de transparence dans la modalité de gestion de ce parrainage, mais éviter que des candidats sérieux soient éliminés.

Ces élections législatives sont-elles un sondage pour le président Macky Sall dans l’éventualité où il souhaiterait briguer un troisième mandat ?

Ces élections législatives n’ont rien à voir avec le troisième mandat du président Macky Sall, bien que ce soit un test pour lui. S’il perd les élections, il n’aura pas de marge de manœuvre et cela risquerait de freiner ses ambitions de briguer un autre mandat.

En fonction des coalitions, on verra les rapports de force, la configuration du système politique sénégalais, comment cela va se dessiner. Macky Sall n’a plus que deux ans à passer au pouvoir, si l’on se réfère à la Constitution qui dispose que « nul ne peut faire plus de deux mandats consécutifs ». Normalement, il doit céder sa place et quelqu’un d’autre le remplacera, du côté de son pouvoir ou de l’opposition.

Sept postes ont été ôtés de la liste proportionnelle qui passe de 60 à 53 pour être rajoutés aux 105 sièges à pourvoir sur les listes départementales. Est-ce une bonne façon de faire ? 

A mon avis, c’est une erreur du côté de l’État, car on dit qu’on ne change pas les règles du jeu à six mois des élections et c’est le protocole de la CEDEAO qui le confirme. Le protocole dit qu’on doit faire le changement s’il y a consensus et on sait qu’il n’y en a pas à l’Assemblée nationale.

Le fait d’enlever des députés au proportionnel revient à réduire la chance des petits partis politiques. Ç’aurait été beaucoup plus juste de les enlever des listes majoritaires, mais cela n’aurait pas arrangé le parti au pouvoir, car il pense gagner les départements.

C’est la raison pour laquelle, il ne prend pas de risque. On a défalqué des députés de la liste nationale proportionnelle pour donner des représentants au département que l’on vient de créer, notamment à Keur Massar, et aussi respecter le poids démographique de certains départements comme Thiès, Mbour, entres autres.

Tout cela ce sont des calculs politiques du pouvoir, mais cela devait se faire depuis qu’on a érigé Keur Massar en département.

 Quel profil doit avoir un bon député ?

L’Assemblée nationale doit être un espace de débats contradictoires, c’est-à-dire un renforcement de la démocratie, de séparation des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Le rôle des députés n’est pas seulement de contrôler les trois pouvoirs, mais aussi de faire des propositions de loi, de faire une évaluation des politiques publiques.

Il faut avoir des compétences, savoir l’exécution d’une politique publique, sa mise en œuvre, son évaluation, etc. Je ne pense pas que les députés soient bien outillés pour remplir cette mission. Dans tous les cas, il y a des améliorations à faire en écoutant les aspirations de la base afin de les soumettre aux ministres.

Mais c’est tout à fait le contraire, car ces députés ne sont là que pour le président de la République. Et c’est normal qu’ils soient redevables au président de la République, car c’est lui qui les a choisis. Aujourd’hui, on doit réfléchir sur le choix de ces députés, à travers leurs compétences pour pouvoir remplir leurs missions à l’Assemblée nationale et traduire les problèmes des populations devant les ministres pour trouver des solutions.

Les députés de cette législature sont les plus mauvais, donc on doit améliorer le type de choix en mettant des critères pour que ces députés soient au service des citoyens et non au service de l’exécutif.

Pensez-vous qu’il y aura des surprises encore comme les élections locales où la coalition Yewwi Askan WI (YAW) a gagné les villes les plus importantes telles que Ziguinchor, Thiès, Dakar… ?

Il y a toujours des incertitudes dans les élections, mais aujourd’hui les populations sont confrontées à de nombreux problèmes liés à la pauvreté, au manque d’amélioration des conditions de vie, à l’augmentation des prix des produits de première nécessité, aux effets de la Covid-19, à la crise russo-ukrainienne qui fait que certains produits alimentaires vont coûter cher.

Le débat se situe aussi dans les programmes des différents candidats, qui doivent éclairer les populations pour le choix du meilleur candidat. Maintenant, il reste aux leaders politiques à se déterminer, à faire leur jeu politique en respectant les règles et les principes de la démocratie.

Si l’opposition gagne ses législatives, quelle sera la position du président Macky Sall et de sa coalition ?

Si l’opposition gagne, on aura une cohabitation. Ce qui sera quelque chose d’inédit au Sénégal. Le président de la République sera obligé de collaborer avec un Premier ministre issu de l’opposition tout en respectant les institutions.

Ce qui peut être paisible ou se fera dans la divergence ou des conflits, car en Afrique, on n’est pas habitué à partager le pouvoir. Mais, il s’agit de respecter les règles du jeu et les prérogatives en fonction des règles fondamentales.

 

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