Les journalistes ne devraient pas nous faire ça

Le signal de Jacques Chirac est resté célèbre : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » C’était à l’occasion du Sommet de la Terre, en 2002. Cette même alerte peut être faite à l’endroit de « la maison de la presse sénégalaise » par ceux qui ont constaté la trajectoire qu’elle a empruntée ces jours-ci.

De jeunes meurent en mer, la police tue des manifestants, la nation se déglingue. Pourtant la presse persiste à proposer aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs le sinistre spectacle de la popol (politique politicienne). Dans la nuit du mardi au mercredi, quinze jeunes sénégalais sont morts à Kafountine dans le chavirement de leur pirogue en partance pour l’Europe. Si la presse en a parlé ce matin, elle a tout de même juste frôlé la question préférant accorder plus d’importance à l’annulation de la marche de l’opposition qui était prévue hier.    

La répulsion que le public sénégalais entretient aujourd’hui à l’égard des journalistes semble se justifier. Car celle-ci n’écrit pas pour lui. Inféodée aux politiciens, la presse fait la promotion de ces « zombies » pour reprendre le mot de l’un d’eux.

Combien sont-ils, les jeunes qui ont épousé le métier par la simple évocation de l’histoire d’Albert Londres sur son engagement pour la cause des plus démunis d’où sa célèbre devise journalistique : « J’ai voulu descendre dans les fosses où la société se débarrasse de ce qui l’a menace ou de ce qu’elle ne peut nourrir. »

 Si Bob Woodward et Carl Bernstein se sont fait distinguer dans le métier de journaliste, c’est parce qu'ils ont révélé aux yeux de leur opinion nationale des informations d'intérêt public, à travers des investigations poussées, en mettant en lumière l’existence d’une mission d’espionnage des adversaires politiques de Richard Nixon. Ce qui aboutit à la démission du président.  

Mais il est difficile de faire son autocritique, surtout quand on est journaliste. Il y a une semaine, lors de la marche du 17 juin, la presse a été critiquée pour avoir, selon certains lecteurs, « salué » la répression des manifestants par les forces de l’ordre alors que la presse internationale s’en offusquait. Cette fois-ci, quinze jeunes sont morts en mer mais la presse préfère mettre à sa Une l’annulation de la marche de « Yewwi ». « Demander pardon quand on a tort, reconnaître son erreur quand on s’est trompé, demander le chemin quand on est perdu », trois choses difficiles chez les hommes. Pas facile de faire comprendre aux journalistes qu'ils sont au centre, mais ils ne sont pas le centre.

Mais qu’est-ce qui peut bien être à l’origine de cet engouement de notre presse pour la politique, surtout politicienne ?, serait-on tenté de se demander. Ne savent-ils pas que ces demi-dieux qu’ils nous invitent à vénérer sont pires que des conquistadors. Peut-être il y aurait une autre explication. « En tout cas, il n'y a pas d’amitié qui vaille entre un journaliste et un politicien ».

Par Abdourahmane SY