Dans le sanctuaire de Mame Diarra Bousso, mère de Serigne Touba

Le village Porokhane doit sa notoriété à une femme : Mame Diarra Bousso, la mère du fondateur du mouridisme, Cheikh Ahmadou Bamba, Serigne Touba. Accueillant des milliers de fidèles lors de son magal annuel, ce sanctuaire (le mausolée et le puits) de la sainte femme reste très riche en petits secrets. Reportage dans l’intimité de ces sites érigés à l’honneur de Mame Diarra Bousso à Porokhane.

A quelques heures du Grand Magal de Khadim Rassoul, célébré ce dimanche 26 septembre 2021, nous vous faisons re-découvrir l'origine et la vie de « Sokhna Diarra » ainsi que l'ambiance dans son sanctuaire de Porokhane, visité lors d'un déplacement privé en 2020.

Porokhane! La seule évocation de ce village situé à environ 12 km de la ville de Nioro dans la région de Kaolack rappelle le nom de Mame Diarra Bousso, celle qui a porté dans ses bras, Cheikh Ahmadou Bamba, le fondateur du mouridisme. Aux premières heures de cette matinée, sous un temps ensoleillé, la voiture avale rapidement la distance qui sépare Nioro du Rip. Ce jour coïncidant avec le marché hebdomadaire de la localité, des femmes assises tranquillement sur des charrettes tirées par des ânes, rallient péniblement la ville sainte. A ce décor, vient s’ajouter le pas pressé des élèves qui, sac au dos ou cahiers à la main, font une course contre la montre pour éviter le retard l’école. 

Au bout d’une dizaine de minutes de route, le fief de Mame Diarra Bousso se dévoile. Les minarets des mosquées et les cimes des arbres donnent les premières images des lieux.  L’accès à cette localité devient délicat à cause des charretiers qui, en toute méconnaissance des règles du code de la route, barrent la voie à leur guise. Les marchands ambulants, eux aussi, jouent leur partition dans ce désordre, éparpillant leurs produits un peu partout.

A Porokhane, boutiques, pharmacies, quincailleries et autres lieux de commerce, postent fièrement le nom de la mère de Serigne Touba au-devant de leurs pièces.  Elle fait l'objet d'une haute considération et d'une dévotion particulière de la part des membres de la confrérie des mourides. A sa mort à l’âge de 33 ans en 1866, sa tombe fut érigée en mausolée et inaugurée plus tard en 1984 selon le conservateur du site Bathie Diop, allongé dans le vaste périmètre qui abrite ce sanctuaire. Dans cet endroit, les couloirs parfumés donnent à l’endroit une dimension hautement féérique. Situé en pleine brousse, cet édifice bien carrelé pourrait s’apparenter à une mosquée par sa couleur verte, mais aussi par sa largeur imposante.

Devant le grand portail, des femmes voilées demandent l’aumône et profitent des largesses de ces bienfaiteurs. A l’intérieur, quelques fidèles (exigence du voile pour les femmes) effectuent des prières afin de profiter de la sainteté de «Boroom Porokhane» (reine de Porokhane),  comme aime-t-on la nommer si affectueusement dans la communauté mouride. Des grilles sont aménagées comme un cercle pour envelopper le cercueil de Mame Diatra Bousso au milieu de l’immense aire du bâtiment qui garde ses habits neufs malgré l’usure du temps. Dans la véranda, des tapis  en moquette sont dressés pour permettre aux fidèles de prier devant le mausolée. Depuis les grilles, on perçoit de loin les objets jetés par terre (argent, bijoux, parfums, montres…) pour recueillir la grâce de la mère de Bamba.

Sokhna Diarra : la sainteté au féminin

De son vrai nom Mariama Bousso, elle a vu le jour en 1833 à Golléré, petite localité du Fouta, au Nord-est du Sénégal aujourd'hui rattachée au département de Podor. Fille de Mouhamed Bousso, elle descend d’une lignée dont l’origine chérifienne attestée, remonte jusqu’à l’Imam Hassan fils de Ali, fils de Abu Talib. De cette ascendance, elle a hérité une piété tellement pure, qu’elle a acquis le surnom de Jâratul-Lâhi, c’est-à-dire la voisine de Dieu. A sa vénérée mère, Sokhna Asta Wallo, elle doit une très solide formation dans les sciences religieuses (législation islamique, théologie, politesse légale, etc.) et une profonde maîtrise de la pratique du Soufisme, science que la plupart des musulmans de la sous-région ignoraient à l’époque.  

Mame Diarra apprit le Coran auprès de sa mère Sokhna Asta Wâlo. Celle-ci fut un professeur émérite en matière d’enseignement coranique et des sciences religieuses (théologie, jurisprudence, soufisme, exégèse du Coran…) auxquelles elle initia sa fille. Selon la légende à Porokhane, la mère de Mame Diarra Bousso était cette grande pédagogue à l’œuvre. On l’assimilait à un homme tant son engagement au service de son sacerdoce et son souci de la pudeur vestimentaire, étaient élevés à un degré tel qu’elle portait des habits qui ressemblaient aux djellabas. Mame Asta Wâlo s’était résolue à réciter nuitamment l’intégralité du Saint-Coran dans ses prières surérogatoires. Cette figure charismatique, qui aura vécu plus de 130 ans, fut à l’origine de la formation sociale et spirituelle de Mame Diarra.

Disciple assidue, la jeune fille va appliquer cette bonne à la lettre tout au long de sa courte vie. Elle est la troisième épouse du marabout Momar Anta Sali Mbacké, père de Serigne Touba. Observant depuis le vestibule, où il est assis, les va-et-vient des fidèles, le conservateur du mausolée, allongé dans un tapis, soutient mordicus que Porokhane doit tout à  Mame Diarra Bousso. «Porokhane n’est un foyer religieux que par la grâce de Mame Diarra. Ici, tous cœurs battent pour elle. Elle est la mère de Serigne Touba. Ce qui est une autre raison du pèlerinage annuel qui se produit dans ce village », explique Bathie Diop, sous le poids de l’âge, la voix tremblotant.

Un exemple pour la femme

La femme pieuse qu’était Sokhna Diarra pousse M. Diop à inciter les femmes à suivre l’œuvre de la sainte femme. Bathie Diop d’exhorter : «Il y a deux choses qui l’ont caractérisée : elle était croyante et était bien éduquée. Ces deux choses l’ont conduite à ce qu’elle est aujourd’hui. Les jeunes doivent avoir le courage de s’identifier à elle, de poursuivre son œuvre, ses actes. Mame Diarra est un exemple parfait pour les femmes. On doit laisser de côté les romans, les journaux et les films afin d’inculquer aux jeunes les valeurs de l’Islam. Des valeurs que portaient très bien Mame Diarra et vivait avec elles.»

Pour l’entretien du mausolée, de jeunes fidèles assurent la propreté du sanctuaire religieux. L’Etat, selon Bathie Diop n’apporte pas un soutien au mausolée. « C’est dommage que l’Etat ne participe pas aux activités ayant trait au site. Pourtant lors du Magal (de Porokhane), des milliers de personnes se déplacent pour venir ici. Nous demandons que les autorités prennent en charge les factures d’eau et d’électricité parce que dans ce mausolée, si on ne paie pas les factures, on nous coupe l’eau et l’électricité», se désole le gardien des lieux.

Avant de poursuivre : « Après le Grand Magal de Touba, celui de Porokhane est le plus important dans la communauté mouride. Une célébration annuelle dénommée «Magal de Porokhane». A ce jour, elle  est la seule femme faisant l’objet d’un pèlerinage au Sénégal. Il attire chaque année des milliers de disciples, surtout des femmes.

Le puits de Mame Diarra : «une eau bénite»

A quelques encablures du mausolée, se trouve le puits de Mame Diarra Bousso. Devant la porte érigée aux couleurs de l’Islam, le vert et le blanc, avec des étoiles et la lune. En cette forte canicule où la météo affiche 30 degrés, le gardien du puits Touba Khouma est allé se reposer chez lui. Au même moment, sa femme assure l’intérim et veille au respect strict des règles pour l’obtention d’eau. Des vendeurs de bouteilles se dressent devant la porte à la recherche de clients. Conscientes de l’intérêt accordé à l’eau du puits, des femmes de la localité ont su créer un commerce sur les bouteilles vides.

Les récipients de 20 litres sont échangés moyennant 500 francs et les 10 litres coûtent 250 francs. Un business lucratif selon l’une des  vendeuses. Clôturé en mur depuis une quarantaine d’années, ce puits est pris d’assaut à l’occasion du Magal de Porokhane. « En période de Magal, les fidèles ne prennent que de petites quantités d’eau du fait de l’affluence qui y règne. Certains même retournent chez eux sans avoir de l’eau. C’est une eau bénite. S’il plait à Dieu, toutes vos prières dans ce site vont être exaucées», soutient Touba Khouma, gardien du puits finalement trouvé chez lui.  

Dans sa modeste chambre, le vieil homme à la chevelure blanche précise que le puits Mame Diarra Bousso n’est ni pour les mourides, ni pour les Tidjanes, ni pour les Layènes… «Il appartient à tout le monde», tranche-t-il.

A l’aube du Magal de Serigne Touba, le mausolée et le puits continuent de cristalliser  les  points de convergence des milliers fidèles en quête de lumière. Et de félicité.

Babacar Guèye DIOP

Rubrique: