Baye Mballo Kébé : « du Xatim et des pointillés pour accoucher d'une oeuvre d'art »

Baye Mballo Kébé est un artiste plasticien et archéologue de formation. Il est considéré comme le digne héritier d’Iba Ndiaye du fait de leurs similitudes dans la création artistique qui est souvent inspiré du jazz.  Pour se détacher du maitre, Kébé  crée  d’autres techniques dont le « Xatim art qui est un style basé sur un système d'écriture,  les pointillés entre autres ».Celui qui se définit comme un artiste engagé nous ouvre les portes de son atelier situé au village des arts pour parler de sa dernière exposition sur le jazz entre autre thème dont la naissance du « Xatim art ».  Entrée dans l’univers des tableaux de Baye Mballo pour connaître leur histoire dans cet entretien réalisé par Gnima Sadio.

Vous faites partie des artistes qui peignent le plus souvent sur le jazz. D’ailleurs votre dernière exposition a porté sur ça. Pourquoi avez-vous fait ce choix?

Ce n’est pas vraiment mon choix. Je l’ai fait pour accompagner  le journaliste Alioune Diop qui organise chaque année les nuits de Dakar. C’est souvent des scènes de musique, des concerts sur le jazz etc. Pour cette année, il a invité une choriste de jazz, et il y a même eu une conférence sur le sujet. C’est pour cela qu’il m’a  demandé de faire des tableaux sur le thème du jazz Puisqu’on dit que je suis l’un des rares artistes qui travaillent sur ça. A l’époque où j’étais en Europe avec Iba Ndiaye on allait à tous les concerts de jazz.

Je regardais beaucoup les mouvements des artistes de jazz  surtout quand ils chantent. Aussi ce qui m’intéresse le plus, c’est les expressions du visage, des muscles etc. Ce qui est remarquable, c’est cette obligation de recherche qu’on trouve dans le Jazz et le dialogue qu’il vous permet d’établir avec  l'œuvre.  Tous ces détails se retrouvent plus, dans le jazz, que dans un portait. Ce qui est remarquable dans ce style musical, c’est la recherche qu’il vous pousse à faire.

En outre dans mon travail de peintre, ce qui m’attendrit, c’est le non-dit.  Quand on regarde une personne qui vous observe, il y a ses émotions qui surgissent et  des tas de choses qu’on peut lire sur son visage. C’est ça qui me permet de comprendre  les  expressions et les rythmes de tout un chacun, c’est pareil à la séduction à la séduction d’une femme. Il faut la regarder marcher par derrière pour voir sa finesse, et le mouvement de son corps qui renferment tout un ensemble qui  forme une harmonie et  joue un rôle déterminant.

 Ces gestes-là, on le retrouve chez les artistes de jazz. Quand ils chantent la joie, on sent la joie, quand ils jouent de la tristesse on l’a sent aussi. Et c’est ça qui est important. De plus, on peut faire en sorte qu'une photographie puisse dialoguer avec la personne qui la regarde car la création d’une œuvre d'art n’est pas seulement celle d’une beauté, de couleurs, de formes, c’est  aussi une conversation qui doit être établie entre la personne qui est en face de l’œuvre et le tableau lui-même. C’est  tout un livre en quelque sorte. Et  je ne peux que le trouver dans le jazz pour l’instant.

En tant que peintre, quel lien faites-vous entre la peinture et le jazz?

 

(Hésitation)… je ne sais pas si je dois parler de lien  parce que on aime le jazz ou on ne l’aime pas. Et moi j’aime  beaucoup le jazz. Je le traduis comme je l’entends. Je joue avec à travers mes pinceaux. C’est ça qui me lie avec cette mélodie. Parfois, quand je me mets à travailler, j’écoute une musique de jazz en rapport avec ce que je fais. Si je veux par exemple faire quelque chose de nostalgique, je  me mets à écouter une musique mélancolique. Au départ, quand je peins un tableau, je ne me mets pas en tête que je vais peindre  sur le jazz. Je commence tout simplement à réfléchir et puits brusquement les images sortent. Disons que c’est le rapport que j’ai avec le jazz.

Le Jazz est-il votre seule source d’inspiration?

Non, non, le jazz en fait partie. Mais moi je ne me fais pas de fixation.  Il y a une dame qui me dit souvent  que je suis curieux et qu’on n’arrive pas à me classer. Je lui dis toujours que je suis vivant,  et c’est la nature qui décide pour moi. Il y a  des inspirations qui me viennent parfois et qui sont des images d’enfants ou de mères qui représentent toute une vérité. Dans la galerie vous verrez des œuvres de la mère qui sont tout en « Xatim ». Parfois c’est des paysages. C’est l’exemple des tableaux de Gorée que j’ai peint. C’est comme les baobabs de Diamniadio avant qu’on ne les abatte.

Quand je peignais ces œuvres-là, c’étaient à l’époque de l’indépendance et je trouvais que c’étaient important parce que ces arbres racontaient  toute une histoire. D'ailleurs, je suis un peintre engagé, et  je présente mon engagement dans toutes mes œuvres et même celle qui parle de jazz. Je  vais vous raconter une anecdote; Un jour en sortant  de chez moi, je rencontre un jeune talibé. Je l’ai emmené chez moi, j’ai fait des croquis et j’ai demandé à ma femme de le laver. Je l’ai adopté par la suite et maintenant il est devenu un grand garçon.

Quand j’ai fini de peindre  le tableau, toutes les personnes à qui je les vendus, me l’ont rendu parce qu’ils disent que le regard du petit garçon était accusateur. Un jour j’ai dû l’offrir à une association qui s’occupe  des enfants militaires. C’est comme ça que j’ai donné l’œuvre. Il y a des œuvres comme ça chez moi qui perturbent.

Vous dessinez en moyenne combien de tableau de Jazz?

Euh… vous savez tout dépend de la période. Par exemple, lors du festival de jazz de Saint-Louis, je travaille beaucoup sur le jazz. Quelques fois, il y a des gens qui viennent commander sans qu’il y ait un événement particulier. Je peins ce dont j’ai envie à l’instant. Je ne dis pas que le Jazz prime  sur les autres parce qu’il y a d’autres œuvres qui ne parlent pas de jazz, mais qui parle plus de maternité, de mutilation etc. D’ailleurs il y a  une étudiante malienne qui a présenté sa thèse sur les mutilations, et j’ai fait beaucoup de tableaux pour elle pour illustrer ses propos.

 Pouvez-vous nous raconter l’histoire du  « Xatim art », et en quoi consiste cette technique?

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Lorsque je suis partie étudier en Suisse, j’ai épousé une suissesse.Elle était enseignante dans une école maternelle et attendait notre premier enfant. Il m’arrivait de passer du temps avec elle et les autres enfants qu’elle enseignait. Quand j’ai fini mes études, j’ai décidé de rentrer au Sénégal.  Elle aussi se préparait à venir avec moi. Mais je lui ai demandé d’accoucher d’abord en Suisse avant de venir me rejoindre. Finalement je suis venue en premier, et elle quelques temps après. Durant toute la durée de notre séparation on s’écrivait des Lettres.

Quand elle est venue au Sénégal on a continué à s’écrire des messages avec ses élèves qui nous demandaient comment allait être notre enfant. Je leur ai dit  de demander à leur parent de leur faire un peu de lait, mélangé avec du café ils auront un bon café au lait.  Au fur et à mesure qu’on continuait de recevoir ces correspondances, j’ai décidé d’appliquer  le «  Xatim » sur le tableau de la mère que je réaliserai plus tard.  Dans le tableau il y a le texte des enfants qui est écrit sur l’enfant, les lettres destinées à la maman sur elle et celles que je lui envoyais  représentent le cœur.

Pourquoi le « Xatim »? C’est parce que je lis beaucoup et un peu de tout. Je me suis rendu compte que les gens ne lisent pas assez ou ils lisent mal. Puisque j’aime lire les textes de  Senghor, beaucoup de mes poèmes sont inspirés de ces textes. C’est à partir de ce que je fais que beaucoup de gens l’ont découvert. Il y a eu un article d’un journal qui était comme  grand place à l’époque qui disait qu’il y avait le groupe « sing sing » qui était invité par des femmes pour venir jouer le « tam-tam ».

Et malheureusement sur place, les batteurs ne parvenaient pas à faire sortir un son. C’est là que je me suis dit qu’il fallait que je peigne le batteur en utilisant  le « Xatim » pour expliquer aux gens ce que le « tam -tam » racontait. Beaucoup de personnes veulent acheter  ce tableau mais j’ai refusé parce que l’œuvre me dit beaucoup de choses.  Chaque texte raconte une histoire. Et quand je prends un texte avec lequel j’applique le « Xatim art » je mets toujours l’extrait de l’œuvre, la page d’où est tiré le texte pour permettre aux gens d’avoir les références.

Votre mot de la fin

Ce que je peux dire aux jeunes c’est d’éviter de se glorifier parce que dans ce métier, on est toujours élève. Chaque fois que vous démarrer une œuvre ou que vous la terminiez, vous ne savez jamais où elle finira. Crée une œuvre c’est toujours se poser des questions.

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